Atelier hors champ

Par les nuits


  • Du 22 au 31 mai 2014
  • Lectures / Mises en espace

    Théâtre, écrits, correspondances

    « Il ne nous servirait à rien de fermer les yeux – mais il nous faut au contraire les ouvrir tout grands pour regarder bien en face cette Ombre d’une Mort collective qui monte à l’horizon »

    Écrits du temps de la guerre – P. Teillhard de Chardin (1916-1919)

    Note d’intention

    Ce que je suis et comment je suis, je ne le sais pas. Je me sens seulement fort, très fort face à l’instant. Tout ce qui est au-delà ou derrière est mort (…) Mort et vie sont un. ( ...) Un ! Et combat et sommeil et rêve et action tout est un ! Il n’y a pas de séparation ! Tout fusionne et s’estompe et scintille comme soleil et abîme (…) Tous ! Soldats et officiers ! Nuit et jour. Cadavres et fleurs. Et au-dessus de moi une main brille ! Je nage à travers tout ! Suis tout ! Moi !
    August Stramm, lettre à Nell et Herwarth Walden, (Sosnica) le 27 mai 1915

    Confrontés à la violence de l’inimaginable, les hommes de la Grande Guerre ont éprouvé le besoin vital de nommer leur expérience intérieure, les fractures de l’être et de la réalité.
    Quelle que soit leur nationalité, nombreux sont les soldats et les écrivains à vivre une explosion des valeurs, du sens et de l’identité. Les sous-bassements des consciences ébranlées au plus intime obligent à creuser de nouveaux chemins dans le langage pour exprimer ce réel brutal et morcelé, nommer le chaos, faire sentir les bords de cette nouvelle humanité qui naît sur le front.
    L’autre n’est plus tant l’ennemi qu’un miroir de sa condition, de ses peurs et de sa violence, de sa propre dissolution.
    Sous le même ciel et dans la même boue se crée une étrange fraternité depuis ce rivage de la guerre dont on ne revient jamais complètement. « La guerre nous avait projetés par-dessus les frontières de nos patries. » dira Richard Huelsenbeck en 1920.

    C’est pourquoi il ne nous a pas paru paradoxal de commémorer la Grande Guerre au travers de l’écrivain allemand August Stramm, auteur d’une œuvre radicale en partie écrite dans les tranchées à la lueur des bougies - auteur oublié, y compris en Allemagne, dont la langue stupéfiée et stupéfiante laisse entrevoir le champ de bataille des hommes, de l’être et de l’écriture.

    À partir de sa correspondance, de poèmes et d’une pièce de théâtre écrits au front, nous proposons de multiples lectures et mises en espace dans les lieux et les sites historiques. À ces écrits se mêlent et répondent d’autres voix d’écrivains ou d’anonymes du front ou de l’arrière, au présent ou dans la distance de l’après guerre.

    Travailler ces textes, les donner à entendre au plus près de leur écriture, c’est, pour l’acteur et le spectateur, remettre en travail une mémoire. C’est déchiffrer, à travers les mots de contemporains, l’éclatement de l’être devant l’irruption d’un siècle meurtrier et incompréhensible. Par le choix d’un corpus de textes profondément intimes et singuliers, écrits sans apprêts, écrits bruts comme les symptômes d’un esprit broyé par la déflagration du monde, nous ferons entendre une parole oubliée par les historiens et les discours officiels. Nous tenterons de revitaliser une mémoire de l’événement et ainsi faire l’archéologie de l’imaginaire humain sous la boue de la guerre.

    De ces poésies et de ces lettres surgissent des visions où le champ de bataille côtoie le chant d’amour, dans une tension, un corps à corps entre le mort et le vivant. Elles témoignent de l’urgence à conjurer la disparition, à abolir la distance qui se creuse et se ressaisir coûte que coûte d’un réel en morceau.
    Perdu dans ce no man’s land, relié aux étoiles, se tient celui qui croit encore à l’écriture, point d’intersection de l’Homme ayant la poésie pour seule résistance.

    « …Au fond des nuits
    Arrache
    Visions… »

    Quelque chose nous regarde et nous concerne dans ces textes qui se penchent sur l’abîme de l’Histoire et donc sur celui de l’Humanité, expériences existentielles qui constituent notre imaginaire collectif, nous convoquent à réfléchir notre culture y compris dans ses dimensions les plus monstrueuses.
    Faire revivre dans notre présent ces voix perdues entre les trous noirs de deux dates, entre deux lignes d’assauts c’est leur faire, le temps d’une lecture, une sépulture.

    « Et si le plus souvent le poème y devient théâtre, c’est pour conduire cet office au partage de parole, à ce moment d’intense réalité où les mots sur la scène, feront être ce qu’ils énoncent : le disparu rendu présent au milieu de ceux qui l’ont convoqués. » (Armand Gatti - introduction à Mort-Ouvrier)

    Réseau de tranchées, croquis d’époque du Bois d’Ailly fait par un officier d’artillerie (1914)

    60 grenades sont tombées sur le village et on en voit partout les traces. Cette nuit-là, j’ai reçu les Poèmes d’Amour. La nourriture et la poste nous sont toujours apportées de nuit. Malgré l’obscurité, la pluie, le tonnerre, les canonnades alentour il fallait que j’ouvre ce paquet couché à plat ventre dans un trou afin qu’il ne soit pas mouillé. Et une bougie, devant laquelle mon ordonnance a dû se coucher pour que sa lueur n’offre pas de cible à l’ennemi. Puis rincé mes doigts ou le bout des doigts avec du café de ma gourde pour ne pas trop le salir. Je crois que peu de poèmes d’amour ont été déballés de cette manière la première fois. J’étais ravi, et aujourd’hui Je les vois de jour devant moi. Je suis ravi, soyez remerciés ! Profondément remerciés. Vous deux ! Qui les a placés dans cet ordre ? magnifique, merveilleux ! Si plein de compréhension et de sens. Je n’aurais jamais si bien réussi. Merci. Merci. Maintenant, la fusillade reprend déjà. Merci pour tout pour tout ce livre. La présentation, l’ordonnance, tout ! Je dois sortir ! Portez-vous bien !

    À Nell et Herwarth Walden, (Chaulnes) le 14 février 1915

    À propos d’August Stramm

    Je suis assis dans un trou appelé abri ! fameux ! Une bougie, un fourneau, un siège, une table. Tout cela conforme aux temps nouveaux. La culture du XXe siècle. Et au-dessus, ça crépite sans interruption ! Clac ! Clac ! Scht zoumm ! C’est l’éthique du XXe siècle. Et à côté de moi quelques lombrics sortent de la paroi en se tortillant. C’est l’esthétique du XXe siècle. Je pourrais vous présenter encore beaucoup de choses.

    À Nell et Herwarth Walden [Chaulnes] le 5 [mars] 1915

    August Stramm meurt au combat en 1915 dans les marécages de Rokitno. Il vient de terminer sa pièce FORCES, d’écrire au front deux recueils de poèmes : Toi et Gouttes de sang, ainsi que de nombreuses lettres à sa femme et à son éditeur Herwarth Walden.
    Edité juste avant la guerre dans diverses revues d’avant-garde en Allemagne, il publie notamment l’Humanité, poème visionnaire et cyclique qui prédit le chaos à venir.
    Ces écrits travaillés dans les tranchées au cours des années 1914-1915 constituent le corpus des textes que nous avons retenus.

    Son œuvre, étrangement ignorée, porte les scissions et les secousses de son époque, depuis la catastrophe historique jusqu’au bouleversement social et à la faillite de l’être.
    FORCES commencé avant la guerre et corrigée sous les bombes en est l’exemple. C’est un lambeau de vaudeville à quatre voix, une valse trébuchante où les fissures intérieures des êtres se délitent jusqu’au meurtre et au suicide. C’est un paysage de l’arrière front qui annonce l’écroulement d’une société et de ses valeurs.

    Dans ses poèmes comme dans sa prose la langue est éclatée, balbutiante, incandescente. Elle porte en elle les impacts sonores et lumineux du champ de bataille et les stigmates d’une expérience morcelante. Déflagration, fragmentation, vitesse et torpeur présentes dans son écriture témoignent d’un refus de se figer dans une identité ou dans un être au monde. August Stramm tente par l’écriture de se ressaisir du réel au plus proche de sa combustion. Là où la guerre a tout détruit, un nouveau « Je » et une nouvelle langue doivent renaître de leurs cendres.
    Dans cette expérience limite, aux confins du monde, il continue de déraciner, de raboter le langage, bouscule la syntaxe, invente une grammaire, cherche une langue originelle qui saisirait l’instant en devenir, où le sens et la musique ne feraient qu’un, où la distance entre le moi, le sujet et le monde serait abolie.

    « J’ai vu les bords de l’Humanité, j’ai aperçu le noir et le vide autour de la terre.
    Écrits du temps de la guerre – P. Teillhard de Chardin (1916-1919)




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